L’époque de Heian (794-1192)

Déclin des influences chinoises

     
Empereur Kammu

Empereur énergique, Kammu (781-806) allait tenter de remettre de l’ordre dans l’Empire, tout d’abord en s’éloignant de Nara où l’emprise du bouddhisme était pour lui très contraignante. En vue de tenir tête aux communautés de Nara, il soutint deux sectes qui connaissaient alors une grande popularité en Chine, le Tiantai (en japonais Tendai) et le Zhenyan (en japonais Shingon), et déplaça la capitale à Heiankyo, l’actuelle Kyoto, inaugurant ainsi en 794 une nouvelle période de l’histoire japonaise. On désigne sous le nom d’époque Heian (Heian jidai ), d’une façon large, la période qui s’étend de cette nouvelle fondation jusqu’à l’établissement du shogunat de Kamakura (1192) et, d’une façon plus particulière, celle qui se clôt avec la prise de pouvoir par les Fujiwara (858). L’époque de Heian symbolise généralement l’épanouissement d’une culture japonaise originale. Au fur et à mesure que s’écoula le IXe siècle, en effet, les relations avec la Chine s’espacèrent pour cesser complètement en théorie à partir de 894, sur l’avis de Sugawara no Michizane, le célèbre conseiller de l’empereur Uda (règne 887-897). Les troubles qui agitaient à nouveau le continent et l’insécurité des chemins expliquent en partie cette décision, dont la cause doit pourtant être cherchée plutôt dans la ruine économique à laquelle était réduit le gouvernement japonais à ce moment. Pendant plusieurs siècles, les relations avec le continent ne se maintinrent que grâce à des initiatives privées chinoises. Avant même la réunification de la Chine par les Song, des commerçants des royaumes de Wu et de Yue se rendaient déjà dans l’île de Kyushu. Et quand la dynastie nationale fut établie, les mouvements commerciaux avec la Chine du Sud prirent une grande ampleur ; de la fin du Xe au milieu du XIe siècle, on compte trente arrivées de vaisseaux chinois au Japon. Les voyages étaient à cette époque quasi unilatéraux, car aucun navire japonais n’avait le droit de traverser les océans. Il y avait cependant à cette règle une exception : le gouvernement de Dazaifu (Kyushu) s’était arrogé le droit d’autoriser le commerce japonais outre-mer. Ainsi demeura ouverte malgré tout une voie par laquelle passaient les éléments chinois qui venaient féconder la brillante culture nationale de l’époque et préparer les changements politiques et sociaux des siècles suivants. Il fallut attendre jusqu’au milieu du XIIe siècle pour que le commerce avec les Song du Sud fût officiellement rétabli au temps de Taira no Kiyomori. Cette réouverture lourde de conséquences aboutit aux transformations de la société à l’époque de Kamakura. Mais il faut souligner que la porte était toujours restée entrouverte malgré la piraterie chinoise : les brigands des provinces orientales de la Chine (Toi no zoku ) ravagèrent à plusieurs reprises les côtes du Japon avant d’être jetés à la mer en 1019 par les chefs du Dazaifu ; ainsi était préfigurée la résistance ultérieure aux tentatives mongoles d’invasion.

 

Le règne des Fujiwara


Règne des Fujiwara

Cette époque de repli sur lui-même eut comme conséquence une irrésistible évolution du Japon vers le morcellement politique intérieur. Voulant autoriser les princes, à l’étroit à la cour, à devenir simples sujets et à recevoir une charge en province, on leur donna en fait la possibilité de se tailler des fiefs puis de revenir à la cour pour y prendre le pouvoir. Ainsi s’effaça peu à peu le rôle de l’empereur, dont les prérogatives tombèrent bientôt aux mains de la toute-puissance famille des Fujiwara qui, ayant acquis le pouvoir quasi suprême en 858-859, réussit à s’y maintenir jusqu’au milieu du XIIe siècle. En province, les magnats régionaux prenaient de plus en plus d’importance et se cherchaient des querelles qui ne pouvaient être tranchées par le gouvernement central. Maîtres de territoires autonomes liés à la cour directement ou indirectement par l’intermédiaire de hauts fonctionnaires, ces potentats disposaient à la fois de la masse des paysans et d’une armée ; de cette façon se formèrent, par le jeu des rivalités privées, les groupes militaires. Les clans des Minamoto et des Taira devinrent bientôt les rivaux des régents Fujiwara et, curieuse revanche, les forces provinciales constituèrent alors de précieux atouts aux mains d’empereurs habiles. L’empereur Shirakawa (règne 1072-1086) inaugura ainsi le système d’un gouvernement de cloître (insei ) qui, à partir de 1086, lui donna la possibilité après son abdication officielle d’exercer la réalité du pouvoir en tant qu’empereur retiré (joko ). Trois empereurs retirés gouvernèrent de cette manière durant quelque cent vingt ans, tandis qu’une dizaine d’empereurs en titre se succédaient sur le trône. Cela permit au Japon de connaître pendant plus d’un siècle une certaine stabilité gouvernementale. Mais, une fois dans la place, les grands clans sur qui s’appuyait cette politique des factions furent à leur tour tentés par le prestige de la puissance, et l’habituel jeu de bascule d’un groupe à l’autre porta en avant les Taira (à partir de 1160), avec Taira no Kiyomori, Premier ministre et président du Conseil suprême de 1167 jusqu’à sa mort en 1181. Il furent peu après éliminés par les Minamoto lors de la célèbre bataille navale de Dan-no-Ura près de Shimonoseki (1185), au cours de laquelle l’ex-empereur Antoku (règne 1180-1183), petit-fils de Kiyomori, périt dans les flots, à l’âge de sept ans, avec le plus grand nombre de ses partisans.

Tels furent, sur un plan événementiel, les principaux faits de l’époque Heian. Il faut y ajouter, en politique intérieure, l’important problème des insurrections dans le nord de Honshu : elles nécessitèrent de nombreuses campagnes pour mater les rebelles, appelés Ebisu (" barbares ") et furent la cause directe de la toute-puissance des chefs militaires qui allaient s’arroger le pouvoir à l’époque dite de Kamakura.

      
Epoque Heian

 

La floraison de la civilisation japonaise

Un bilan de l’œuvre politique et économique des régents Fujiwara comprendrait sans doute bon nombre d’échecs et un constat de délabrement moral : que l’on en juge par le développement de la notion des " temps dégénérés " (mappo ) du moine Genshin (942-1017), par exemple, qui prônait, pour un monde livré à l’anarchie et à la misère physique et morale, la voie unique du salut en Amida. Pourtant, si les provinces restaient dans un état fruste et semi-civilisé, si l’autorité religieuse elle-même, se modelant sur l’humeur belliqueuse des seigneurs rivaux, fut plus encline à régler les querelles religieuses par le fer et le feu que par des joutes philosophiques, les régents Fujiwara laissèrent néanmoins leur nom lié au souvenir d’une brillante société, qui produisit les œuvres les plus raffinées de la civilisation japonaise, d’essence éminemment aristocratique.

À la cour, en effet, toutes les conditions étaient réunies pour l’épanouissement d’une vie de luxe et de plaisir : richesses concentrées entre les mains de quelques aristocrates et disponibilité de courtisans nombreux, tous éléments propices à une brillante floraison des arts. Dans ses premières décennies, la civilisation de Heian fut certes plus que jamais nourrie aux sources chinoises dont l’âge de Nara avait si bien su tirer l’essence d’une création nouvelle. Au premier recueil de poèmes paru au milieu du VIIIe siècle, l’Anthologie des myriades d’années (Man yo shu ), succéda ainsi durant tout le premier tiers du IXe siècle une série de compilations qui, pour être les premiers véhicules d’une vision japonaise du monde, n’en étaient pas moins chinoises dans leur conception et leur forme. Bientôt les choses changèrent, sous l’influence de femmes qui diffusèrent et transformèrent en outil littéraire le syllabaire japonais (kana ), autrefois inventé, selon la tradition, par Kibi Makibi (693-775). De retour de Chine, celui-ci avait constitué à partir de la déformation graphique cursive de certains caractères chinois un ensemble alphabétique de signes permettant de noter la langue parlée. Pendant que les hommes s’essayaient, avec plus ou moins de succès, à rédiger rapports et mémoires en usant des caractères chinois, les dames de la cour se mirent peu à peu à noter leurs impressions en pur japonais. C’est ainsi que naquirent, au début du XIe siècle, les chefs-d’œuvre de Murasaki Shikibu, dont le Roman du prince Genji (Genji monogatari ) décrit avec finesse la vie des courtisanes et des dames d’honneur, et de Sei Shonagon, dont les Notes de chevet (Makura no soshi ) inaugurent de façon magistrale le nouveau genre littéraire des recueils au fil de la plume où toute latitude est laissée à la spontanéité.

Époque faste également pour l’architecture : à la prolifération des temples, communautés urbaines, communautés campagnardes ou refuges montagneux, aux féeriques pavillons de la secte de la Terre pure (Jodo) favorisée par les Fujiwara – pavillons dont le plus bel exemple est le Byodoin, ancienne demeure particulière devenue temple lors de la conversion de son maître (1052) – s’ajoutèrent d’élégantes résidences seigneuriales où maisons et jardins s’imbriquaient étroitement. Dans ce cadre, et plus particulièrement après la fermeture du Japon en 894, apparut une peinture spécifiquement japonaise dite yamato-e . Les plus anciens exemples, dont les thèmes rappellent ceux des descriptions chinoises, traitent des quatre saisons, des sites célèbres, des travaux des mois et des récits ou biographies (monogatari-e ) ; biographies de princes comme dans le cas du Roman de Genji , ou biographies de prêtres et histoires des temples comme dans l’Histoire du mont Shigi (Shigisan enji) . Dans une atmosphère sereine où chantent les couleurs, les scènes ont pour cadre une architecture dont l’artiste a enlevé le toit. La vivacité des événements exposés ainsi que la liberté du tracé peuvent aller jusqu’à la caricature comme dans les Caricatures d’oiseaux et d’animaux (Choju giga)  du Kozanji près de Kyoto, satire de la vie bouddhique attribuée au moine Kakuyu (Toba-sojo, 1053-1140). Ainsi le goût japonais était né, il s’était libéré du modèle chinois pour traduire ces siècles de rêve que fut pour certains l’époque des Fujiwara.

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